Vincent Robert. Les chemins de la manifestation, 1848-1914. Lyon: Presses Universitaires de Lyon, 1996. 394 pp. 150 Fr (cloth), ISBN 978-2-7297-0548-0.
Reviewed by Claire Borjon (Université de Lyon II)
Published on H-Urban (February, 1997)
The Roads of Political Demonstration, 1848-1914
Jusqu'alors, les historiens ont surtout aborde la manifestation comme element de connaissance du mouvement ouvrier et des conflits du travail; en ce sens, la manifestation est communement associee a l'etude des greves (Edward L. Shorter, Charles Tilly, "Le declin de la greve violente en France de 1890 a 1935," Le Mouvement social [juillet/septembre 1971], no. 76, pp. 95-118, ou encore Michele Perrot, Les ouvriers en greve, 1871-1890 [Paris, 1974]). A moins que les chercheurs ne replacent le phenomene "manifestif" dans l'etude des troubles collectifs a caractere politique du premier XIXe siecle (Maurice Agulhon, 1848 ou l'apprentissage de la Republique, 1848-1852 [Paris, Seuil, 1973]), et dans ce cas, le recours a la manifestation est percu comme une rupture avec les traditionnels moyens d'expression politique des societes d'ancien regime (Charles Tilly, La France conteste de 1600 a nos jours [Paris, Fayard, 1986).
Sans rompre avec les conclusions de ces ecrits, Vincent Robert propose une approche nouvelle qui replace la manifestation dans sa dimension sociale et spatiale et se refuse a la considerer d'emblee comme une forme aboutie de la vie politique. D'ou la pertinence d'avoir choisi un cadre d'etude local (Lyon) et reduit (1848-1914).
En abordant l'analyse de la manifestation, telle que nous l'entendons aujourd'hui--c'est a dire "un deplacement collectif organise sur la voie publique aux fins de produire un effet politique par l'expression pacifique d'une opinion ou d'une revendication" (definition donnee par Pierre Favre, dir., La Manifestation [Paris: Presses de la Fondation Nationale des Sciences politiques, 1990], p. 15.)--le but de l'auteur est d'approfondir la question de son origine: comment la manifestation devient-elle une forme d'action en elle meme ?
Le questionnement est certes moins neuf depuis la publication en 1990 du colloque suscite dirige par Pierre Favre (colloque auquel V. Robert a d'ailleurs participe), mais l'originalite de la demarche consiste a rechercher l'habitude de la manifestation ailleurs que dans les seules formes de contestation ou d'approbation politiques (emeute, insurrections ou a l'inverse commemorations et ceremonies officielles). Vincent Robert dechiffre en effet le processus d'apprentissage de la manifestation a la lecture des corteges traditionnels et populaires de la vie quotidienne. A partir de programmes de festivites, de rapports policiers, et d'articles de presse, l'auteur recense l'ensemble des corteges qui sillonnent la ville entre 1848 et 1914: convois funeraires, corteges du Carnaval, fetes de quartier, processions, charivaris, conduites compagnonniques, monomes etudiants, defiles associatifs (un index thematique rassemble en fin d'ouvrage les differentes formes que peuvent revetir les manifestations et les periodes historiques durant lesquelles on les trouve a Lyon). ....
Que le lecteur ne s'attende pas cependant a trouver un etat chiffre des differents types de manifestations; parce que l'exhaustivite etait impossible, parce que surtout Vincent Robert est plus soucieux de montrer etapes et ruptures vers la banalisation du cortege politique qu'un etat precis des manifestations, il a prefere renoncer a l'essai d'echantillonnage que nombre d'historiens des greves avaient experimente. Pour autant, la perspective comparative n'est pas absente de cet ouvrage; elle en est meme un precieux fil conducteur. Le ceremonial qui entoure chaque cortege, l'itineraire suivi ou encore, quoique de maniere plus evasive, l'approche sociologique des participants (a souligner, chapitre 7, l'usage inattendu d'une source, celle des faire-part d'obseques civiles parues dans un quotidien populaire, pour esquisser la sociologie des libres-penseurs lyonnais sous l'Ordre moral) sont en effet mis en evidence afin de saisir les emprunts d'un type de manifestation a l'autre. Vincent Robert propose de la sorte une grille d'analyse du phenomene manifestif qui epargne au lecteur la monotonie descriptive d'une etude typologique.
Une autre qualite methodologique de l'ouvrage tient en ce qu'il apprehende la manifestation comme la resultante d'interactions strategiques entre differents groupes: ceux qui defilent bien sur (vogueurs, membres d'un cortege funeraire, grevistes), mais aussi ceux qui assistent ou refusent d'assister au spectacle du cortege (voisins, membres d'autres corporations, opposants politiques), ceux qui encadrent (administrateurs, force de l'ordre, syndicats) et ceux qui diffusent l'evenement (journaux). Au fil de l'ouvrage, il devient clair pour le lecteur, que ceux qui empechent la manifestation ont une part aussi importante dans les formes de son evolution que ceux qui la pratiquent, comme cela est particulierement net dans le chapitre 3 "1848 ou l'apprentissage pacifique de la Republique."
Certains deploreront peut-etre, a tort me semble t-il, l'apparence "evenementielle" ou "lineaire" d'un ouvrage decoupe en onze chapitres qui suivent chacun des changements de regimes entre 1848 et 1914. Ce plan, a premiere vue assez traditionnel, n'a pourtant rien de fictif: la manifestation publique d'opinion n'est-elle pas nee de cette succession de revirements politiques qui durant le XIXe siecle apprend a chaque camp a adapter ses strategies d'actions collectives et a apprivoiser la rue pour en faire un lieu de debats? Quant au lecteur avide de classification thematique, il retrouvera cette forme d'analyse dans deux chapitres "typologiques" consacres aux corteges fondateurs dans l'affirmation des structures manifestives ouvrieres: ceux des premiers mai (chapter 10) et ceux qui accompagnent les greves (chapter 12). Aussi en optant pour la trame chronologique, l'auteur est parvenu a eviter deux ecueils dans sa quete pour saisir le cheminement de la manifestation politique; le premier eut ete de separer derriere chaque manifestation, les enjeux locaux des enjeux nationaux, le second de distinguer abstraitement des manifestations identitaires ou communautaires de manifestations strictement politiques. Ce faisant Vincent Robert est amene a prendre en compte dans ses explications tant les crises politiques nationales que les fluctuations economico-sociales locales. Et si le premier sur ce sujet, il a opte pour un cadre d'etude local, le resultat est assurement une reussite; l'auteur qui se proposait dans l'introduction de rechercher les origines de la manifestation dans "la poussiere de faits, de micro-evenements" locaux (p. 13), parvient avec dexterite a relier le droit a la rue avec le debat politique national.
De cette reflexion decoule donc l'idee que l'apprentissage de la manifestation coincide avec l'affirmation des droits democratiques; la manifestation comme debat public ne se realise pleinement qu'a partir du moment ou il y consensus sur le regime politique et lorsque l'ensemble de la societe est integree dans les valeurs incarnees par ce regime. Mais cette unanimite n'est pas suffisante pour creer une mobilisation sur un sujet autre que celui de la defense d'interets proches; la manifestation d'opinion n'a de raison d'etre que lors d'une rupture nationale ressentie comme suffisamment forte pour ebranler la societe toute entiere. Ainsi l'affaire Dreyfus puis l'annonce de la guerre inaugureront a Lyon nos premieres manifestations contemporaines.
En percevant l'origine des manifestations tant dans des structures sociales informelles que dans les organisations syndicales et politiques de la Troisieme republique, Vincent Robert, loin de l'idee d'une manifestation symbole de desorganisation sociale, ne retient pas non plus celle d'une manifestation par nature calculee, rationnelle, volonte du seul groupe manifestant. Si le choix de recourir (ou de renoncer) a cette forme d'action publique est toujours strategique, si la date choisie et l'itineraire parcouru ne sont jamais anodins, en revanche la forme que prend le cortege, l'ordre des participants, les slogans et les instruments auxquels ils recourent relevent autant de la tradition et du mimetisme que d'une symbolique deliberee. La demonstration est rigoureuse et l'ouvrage referme il nous semble clair que la banalisation du phenomene manifestif au debut du XXe siecle s'est construite sur une solide tradition d'action collective empruntee au registre de la sociabilite populaire aussi bien qu'a celui de la contestation politique.
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Citation:
Claire Borjon. Review of Robert, Vincent, Les chemins de la manifestation, 1848-1914.
H-Urban, H-Net Reviews.
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