MarÖa Rosa Menocal. L'Andalousie Arabe. Une Culture de la TolÖ©rance, VIIIe-XVe SiÖ¨cle. Paris: Autrement, 2003. 247 p. EUR 2.90 (broschiert), ISBN 978-2-7467-0368-1.
Reviewed by Ghislain Baury (Professeur d'histoire-géographie, lycée Van Gogh, Aubergenville)
Published on H-Francais (September, 2003)
L'histoire de l'Andalousie médiévale est décidément à l'honneur. La question des concours de recrutement 2001- 2002, qui traitait des contacts entre les mondes musulman et latin au Moyen Âge, a placé ses spécialistes sur le devant de la scène, y compris à l'étranger. Largement tributaire des travaux de chercheurs français (E. Lévi-Provençal, P. Guichard, G. Martinez-Gros, ou D. Urvoy) et des synthèses destinées aux candidats, l'ouvrage de María Rosa Menocal, paru en 2002 aux Etats-Unis est désormais disponible en français grâce à Mélanie Marx, qui a relevé le pari difficile de rendre en français une plume haute en couleurs. Le propos ne se limite pas à l'Espagne musulmane, comme le suggèrent le titre et la spécialité de l'auteur (la littérature arabe): il s'agit d'une interprétation globale du Moyen Âge espagnol, à laquelle Michel Zink apporte sa caution dans une préface élogieuse.
L'Espagne a-t-elle émergé de l'affrontement entre chrétiens et musulmans, ou du mélange des différentes traditions présentes sur son sol? Les deux écoles qui se livrèrent à cette polémique non dénuée d'arrière-pensées politiques dans les années 1950 et 1960 s'accordaient à reconnaître le rôle déterminant de la présence de l'Islam. Beaucoup de médiévistes actuels (D. Menjot ou B. Reilly, par exemple) dépassent ce débat en postulant la diversité de l'espace péninsulaire et seuls les historiens du fait culturel (notamment A. Rucquoi) parlent encore, mais de manière plus nuancée, d'identité hispanique. M. R. Menocal revient pour sa part aux théories exprimées par Américo Castro en 1948. Pour la linguiste américaine, professeur à l'université de Yale, ce que les chercheurs considèrent comme un vieux mythe, la coexistence pacifique des trois religions dans la Péninsule, est une réalité. Une culture de la tolérance s'est formée en Andalousie, et, de là, a été transmise à l'Espagne chrétienne et au reste de l'Occident. Des vecteurs extérieurs d'intolérance l'étouffèrent progressivement au cours des derniers siècles du Moyen Âge.
M. R. Menocal précise dès l'introduction qu'elle envisage la tolérance comme une notion toute relative, un terme employé par commodité pour combattre le séculaire lieu commun de l'obscurantisme médiéval. Visant un large public, elle aspire plus modestement à rappeler l'importance de l'Andalousie dans l'histoire du monde musulman, et l'étendue de son influence sur l'Europe latine. Son approche est résolument culturelle et les exemples choisis relèvent de l'histoire de la langue, de la littérature ou de l'art.
La première partie (p. 17-45) propose une relecture de l'histoire d'al-Andalus. Le rôle des Omeyyades, califes déchus dont le dernier représentant, fuyant Damas, prit le pouvoir à Cordoue au milieu du VIIIe s., permet d'expliquer la construction d'une identité spécifique dans le nouvel émirat. Al-Andalus se distingua dès la conquête musulmane de 711 par son autonomie à l'intérieur de l'Islam (qui culmina en 939 avec l'érection en califat), et son rayonnement culturel jusque dans le monde latin. Le cours de son histoire s'infléchit avec l'afflux, à la fin du Xe siècle, de Berbères qui ne participaient pas de cet état d'esprit: ces contingents allogènes jouèrent les premiers rôles dans les guerres civiles du début du XIe s. Après l'abolition du califat en 1031, l'identité andalouse survécut dans les royaumes de taïfa et se propagea aux espaces chrétiens grâce à l'essor des échanges. La Reconquista, amorcée par la conquête de Tolède en 1085, provoqua par contrecoup l'avènement de pouvoirs berbères en al-Andalus, les Almoravides puis, après 1147, les Almohades: la culture andalouse mise à mal, les apports juifs et musulmans à la culture européenne cessèrent. La progression chrétienne permit encore aux conquérants de s'imprégner de la civilisation des vaincus, mais celle-ci s'éteignit après la chute de Grenade, en 1492.
La seconde partie (p. 47-219) constitue le corps de l'ouvrage. Elle se divise en seize monographies de personnages ou d'événements, sans lien entre eux, des « palais de mémoire » qui étayent, dans l'ordre chronologique, les théories précédemment exposées.
La grande mosquée de Cordoue, construite entre la fin du VIIIe et la fin du Xe s., illustre ainsi l'affirmation du nouveau pouvoir et la formation d'une identité culturelle. Au milieu du IXe s., l'affaire des martyrs de Cordoue met en évidence la crise provoquée par l'arabisation et l'islamisation des chrétiens. Un siècle plus tard, le personnage de Hasdaï ibn Shaprut, secrétaire juif d'Abd al-Rahman III, atteste de l'intégration de la communauté juive d'al-Andalus, et du rayonnement du califat-- il se rendit en ambassade auprès de l'empereur byzantin. Au même moment, la construction du palais de Madinat al-Zahra-- détruit par les Berbères lors des troubles de 1009--représente à la fois un manifeste politique et une réalisation culturelle proprement andalouse. L'Andalousie des taïfas demeura au XIe s. un terreau culturel fertile : Samuel ibn Nagrila, le vizir juif du roi de Grenade, y eut pour la première fois l'idée de composer des poèmes dans la langue sacrée, l'hébreu. Le Collier de la Colombe d'Ibn Hazm montre que la poésie d'amour arabe atteignait alors son apogée. Les Normands qui conquirent Barbastro en 1064 et s'approprièrent les musiciennes des notables arabes transmirent cette sensibilité poétique au monde latin.
La Reconquista donna lieu à plusieurs formes d'acculturation dont Tolède fournit au XIIe s. les meilleures illustrations, avec ses monuments de l'art mozarabe (dont l'église San Roman) et son école de traducteurs. La ville demeurait au XIIIe s. le premier foyer scientifique de l'Occident. L'empereur Frédéric II, féru de savoir arabe, employait des intellectuels qui y avaient été formés, comme Michel Scot. Les habitants de l'Espagne reconquise étaient partout considérés comme des savants: le juif converti Pierre Alphonse enseigna l'arabe et l'astronomie à Londres, et popularisa le genre de la fable sur le modèle des Mille et une nuits. Au même moment, la tradition culturelle andalouse déclinait, comme le révèle le rejet brutal de la poésie au profit de la théologie par l'intellectuel Juda Halévi, et son départ pour l'Orient, provoqué par la crise de la communauté juive sous la domination almoravide. Le voyage en Espagne de Pierre le Vénérable, l'abbé de Cluny, dans le but de réaliser une traduction latine du Coran, en 1142, constitue un moment clé de l'importation en Occident de ce débat entre foi et raison. Les condamnations répétées de l'averroïsme--du nom du philosophe cordouan Ibn Rushd qui avait tenté au XIIe s. de concilier les deux formes de pensée dans son commentaire d'Aristote--à l'université de Paris au XIIIe s. témoignent de l'opposition ecclésiastique à l'état d'esprit andalou.
En Espagne même, après un âge d'or sous Alphonse X de Castille (1252-1284), la culture andalouse rencontrait de fortes résistances : au début du XIVe s., Moïse de León attaqua le rationalisme d'inspiration arabe prôné par Maïmonide, le grand philosophe juif du XIIe s., et chercha à lui substituer une forme nouvelle de mysticisme. Au XIVe s., la vie culturelle du royaume de Grenade, conservatoire de l'héritage andalou, suscitait encore des émules. Les rois de Castille adoptèrent le style nasride de l'Alhambra pour leurs palais sévillans, comme les juifs tolédans pour leur nouvelle synagogue. La capitulation de 1492 se déroula même dans une ambiance de tolérance. Les Rois Catholiques, vêtus de tenues mauresques, garantirent d'abord aux musulmans la liberté de culte. L'abrogation de cette clause puis l'expulsion des juifs d'Espagne la même année sonnèrent le glas de la culture andalouse. Au début du XVIIe s., Cervantès n'en observait plus que des vestiges à Tolède : des manuscrits arabes au rebut et des morisques crypto-musulmans utilisant l'aljamiado (du castillan déformé, transcrit en caractères arabes).
En l'absence d'apports scientifiques, ce vibrant plaidoyer en faveur d'une thèse ancienne et contestée ne convainc pas le lecteur informé. Il est maladroitement étayé par des jugements parfois péremptoires et partiaux--voir le sombre portrait d'al- Mansur--, quelques analyses hâtives--ainsi ce lien de causalité établi entre la peste noire et la montée de l'intolérance religieuse--, et une connaissance parfois imprécise de l'historiographie--la crise de la monarchie wisigothique à la veille de la conquête musulmane est aujourd'hui remise en cause. L'ouvrage n'en représente pas moins, pour les enseignants du secondaire, une mine d'exemples à exploiter, aussi bien dans le cadre de l'introduction à l'Islam en classe de cinquième, que pour le thème de la Méditerranée au XIIe s. du programme de seconde, qui prescrit l'étude des influences culturelles entre Islam et Chrétienté et suggère le cadre de l'Andalousie. Et les pages consacrées aux littératures et aux langues arabe et juive, notamment les réflexions sur l'arabisation des chrétiens d'Andalousie au IXe s. ou la poésie andalouse du XIe s., qui s'inspirent des travaux antérieurs de l'auteur, sont particulièrement réussies.
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Citation:
Ghislain Baury. Review of Menocal, MarÖa Rosa, L'Andalousie Arabe. Une Culture de la TolÖ©rance, VIIIe-XVe SiÖ¨cle.
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