Alan Gordon. Making Public Pasts: The Contested Terrain of Montreal's Public Memories, 1891-1930. MontrÖ©al: McGill-Queen's University Press, 2001. xxxiv + 233 pp. $49.95 (cloth), ISBN 978-0-7735-2254-1.
Reviewed by Dominique-Valérie Malack (Université Laval, Québec, Québec)
Published on H-Canada (April, 2003)
Depuis la décennie 1990, l'étude des phénomènes commémoratifs et patrimoniaux connaît un regain d'intérêt marqué, tant chez les historiens que chez les géographes. C'est dans ce mouvement que s'inscrit l'ouvrage d'Alan Gordon qui propose d'envisager la commémoration à travers l'expérience des élites qui façonnent le paysage mémoriel de la ville de Montréal entre les années 1891 et 1930. Le cadre temporel choisi correspond à l'Âge d'Or du phénomène commémoratif en Occident et la ville de Montréal n'échappe pas à la règle : le terrain d'étude est donc riche.
Trois principales parties constituent le coeur de l'ouvrage et servent le propos central de l'auteur, à savoir que la mémoire publique et les représentations élitistes du passé assument des fonctions collectives, sociales et politiques au sein des sociétés occidentales. Dans un premier temps, l'auteur campe son étude aux niveaux conceptuel, théorique et politique, dans un constant dialogue entre les enjeux politiques de la période étudiée et les préoccupations intellectuelles présentes d'un historien de la mémoire. Cette première partie, qui couvre les trois premiers chapitres, est incontestablement l'un des moments forts de l'étude. L'auteur parvient à y expliciter le complexe réseau de relations existant entre l'histoire, la mémoire, l'identité, le rapport au modernisme, le nationalisme, le tourisme, la mise en marché de la mémoire et l'authenticité. En outre, il met en lumière la pluralité des mémoires, qui, au lieu d'être uniques et uniformes, sont le reflet et le lieu d'expression des diverses collectivités émettrices et des enjeux sociaux, politiques et identitaires en cause. Il jette aussi les bases de l'argumentation à venir dans les chapitres subséquents en proposant une définition assez complète de la notion de mémoire publique. Enfin, s'ajoute une réflexion sur les différentes sphères de la mémoire, largement nourrie des travaux des maîtres de la discipline.
Alan Gordon évoque le fait que la mémoire, en tant que construction humaine, dépend des efforts humains déployés par les élites patrimoniales montréalaises. À Montréal, pour cette période, cinq organismes sont le lieu de canalisation d'une majorité des initiatives commémoratives: la Société historique de Montréal, la Commission des sites et monuments historiques du Canada, la Antiquarian and Numismatic Society of Montreal, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal et la Commission des monuments historiques du Canada. Le chapitre 4 explore le rôle de ces organismes dans la construction de la mémoire publique montréalaise, de même que l'importance que revêtent certains événements aux yeux des élites, justifiant les interventions commémoratives. L'auteur s'intéresse par ailleurs à l'implication croisée au sein de divers organismes (Cross-Representation on Heritage Agencies), un aspect des plus intéressants qui permet de mieux comprendre les réseaux liant les acteurs entre eux.
Les deux chapitres suivants poursuivent dans la même lancée, l'étude des élites, à travers les valeurs qu'elles transposent dans les monuments. Bien que le paysage social et culturel soit plus diversifié, les élites montréalaises sont principalement constituées de francophones et d'anglophones. Au coeur du chapitre 5, les valeurs impériales, le patriotisme et l'allégeance à la royauté constituent les points nodaux de la mémoire publique anglophone, heureusement envisagée à travers des monuments dédiés à la mémoire de divers événements et personnages : Guerre des Boers, Édouard VII et George-Étienne Cartier. D'autre part, " Devotion and Rebellion ", le titre du chapitre 6, révèle l'essentiel de l'argumentation de l'auteur quant à la mémoire francophone. Il y suit l'évolution puis l'unification du nationalisme canadien-français à travers l'étude de l'érection successive des différents monuments inaugurés entre les années 1850 et 1926 consacrés aux Rébellions de 1837-1838.
La troisième partie de l'ouvrage ouvre la discussion sur la question centrale de la contestation en matière de mémoire publique. En effet, cette dernière est le résultat d'une négociation étroite, les enjeux en cause étant souvent contradictoires et en compétition les uns avec les autres. Selon Alan Gordon, il existe une territorialité de la mémoire publique, qui ne se réduit pas à l'existence des sites et c'est là l'un des points importants de son étude. L'examen de certains monuments du paysage de Montréal révèle une hiérarchisation des commémorations, certains lieux sont élevés, d'autres ignorés (p.128), toute une géographie de la lumière et de l'ombre qui rattache implicitement la commémoration à l'identité et au pouvoir des collectivités. La démonstration faite dans ce chapitre est convaincante et bouclerait fort bien la démonstration de la mémoire publique.
Toutefois, l'auteur a tenu à explorer une autre forme de mémoire, plus mobile. Reprenant l'idée d'Eric Hobsbawm, il étudie l'"invented tradition" que représente le défilé de la Saint-Jean-Baptiste de Montréal pour la collectivité francophone. D'une part, on peut déplorer qu'il n'ait pas procédé à une étude comparable pour un défilé ralliant davantage la population anglophone. Par ailleurs, si ce chapitre a l'avantage d'illustrer la pénétration réelle de la mémoire dans la collectivité grâce à la participation aux défilés, il disperse aussi le propos sans apporter de réelle contribution, si ce n'est une réflexion fort pertinente sur le culte des héros et leur utilité, qui aurait pu trouver une place logique dans un chapitre précédent.
En conclusion, le chapitre 9 propose de revenir sur la notion de mémoire publique. L'auteur oriente sa réflexion en présentant cette forme de mémoire comme étant un discours portant sur l'identité et le pouvoir, au service du nationalisme et supportant le complexe symbolique et mythique de l'identité nationale (p.168).
Alan Gordon étudie la mémoire publique et ses manifestations concrètes pour comprendre le processus de construction identitaire à la base des collectivités (p.172). L'examen des monuments met en lumière tout un ensemble de valeurs, de silences, de héros et d'idéologies, alors que l'étude des processus menant à l'élaboration de commémoration révèle les contestations, tensions et complicités qui se tissent entre les diverses communautés qui évoluent parallèlement ou conjointement, notamment les francophones et anglophones de Montréal. À ce titre, l'étude est une réussite. L'auteur parvient d'ailleurs assez bien, à certains moments, à établir des ponts entre les commémorations, les aspirations des élites et l'adhésion populaire, ce qui sert bien son propos, à savoir que la commémoration est un usage social et politique de la mémoire. Par contre, sa démonstration aurait parfois pu être plus serrée, par exemple en ce qui concerne les plus petites collectivités de la ville de Montréal, qui se réclament éventuellement d'une identité et d'une mémoire différente. Ainsi, si son titre et son argumentation mettent l'emphase sur la pluralité des mémoires, la démonstration quant à elle met davantage en évidence les mémoires dominantes, à savoir canadiennes-françaises et anglaises de Montréal. Toutefois, l'ouvrage d'Alan Gordon apporte une importante contribution à l'étude de la mémoire et à la géographie de l'identité, en les étudiant à travers la lorgnette des élites locales. La réflexion conceptuelle, très bien menée et riche, justifie déjà à elle seule la lecture de l'ouvrage. Quant à la démonstration, elle est le plus souvent imaginative et rigoureuse.
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Citation:
Dominique-Valérie Malack. Review of Gordon, Alan, Making Public Pasts: The Contested Terrain of Montreal's Public Memories, 1891-1930.
H-Canada, H-Net Reviews.
April, 2003.
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