Gerard Bouchard. La nation quebecoise au futur et au passe. Montreal: VLB Editeur, 1999. 158 p. ISBN 978-2-89005-708-1.
Reviewed by Nicolas Landry (University de Moncton a Shippagan)
Published on H-Canada (October, 1999)
Quand Jean Martin m'a demande de rediger un compte-rendu de La nation quebecoise au futur et au passe, je me suis dit que j'allais passer un ete occupe. Ca peut paraitre surprenant pour ceux et celles qui ont vu le livre mais beaucoup moins si on l'a lu attentivement. En effet, la taille de l'ouvrage est effectivement modeste mais le contenu sollicite le lecteur et l'oblige a une importante reflexion. Mais avant de me pencher sur le contenu, parlons d'abord du contenant. Il s'agit d'un petit livre de poche d'a peine 158 pages, divise en deux grandes parties. La premiere - comprenant cinq sous-sections -s'attarde a une vaste proposition visant a elargir la definition de Quebecois, permettant ainsi d'aspirer a une nation quebecoise plus englobante et multiethnique. Bouchard utilise, ente autres, le terme "pluralite culturelle" pour qualifier ce nouvel ensemble. La deuxieme partie amene le lecteur sur un terrain plus familier a l'historien dans le sens large du terme, soit celui d'une proposition de reecriture de l'histoire nationale du Quebec repondant a trois imperatifs : 1- "forger une veritable memoire collective qui revete un sens aux yeux de l'ensemble de la societe; 2- harmoniser de facon originale le singulier et l'universel; 3- soumettre les reconstitutions du passe a des procedes efficaces de critique et d'objectivation".
Ma premiere reaction face a cet ouvrage en a ete une de satisfaction et d'optimisme pour l'avenir de la science historique a titre de discipline participative aux grands debats de societe. Bien sur, tous les historiens et les historiennes ne peuvent afficher la meme feuille de route que Gerard Bouchard. Bien que reconnu surtout pour l'ampleur du projet de demographie historique mene au Saguenay, l'auteur a aussi publie sur d'autres questions et collabore avec des chercheurs de renom en France et au Canada. L'ouvrage qu'il nous presente est le fruit d'une longue reflexion et, compte tenu de la solide reputation de cet historien, un journal aussi prestigieux que Le Devoir de Montreal, lui a fait une place importante au printemps 1999. Cela demontre que les medias et la societe sont encore attentifs a ce que les penseurs chevronnes ont a dire.
De la premiere partie, j'ai surtout retenu les efforts de l'auteur pour mieux definir les nouvelles realites ethniques de la population quebecoise. Il indique que le Quebec actuel est en fait compose non seulement de Canadiens-francais, d'Amerindiens et d'Anglos-quebecois, mais aussi de neo-Quebecois qui, de maniere generale, semblent plus pres des Anglos-quebecois que des Canadiens-francais. Devant cette pluralite ethnique, il faut chercher des moyens pour adapter l'idee nationale en consequence. Non seulement beaucoup d'immigrants veulent-ils conserver leur identite et leur culture mais ne devons-nous pas reconnaitre plus implicitement l'avantage decoulant des contacts interculturels comme source d'enrichissement pour la culture francophone? Ceux et celles qui s'inquietent de l'ampleur d'un tel defi se consoleront =E0 l'idee que cette situation existe ailleur en Occident.
Bien que Bouchard analyse les pour et les contre de modeles nationaux potentiels, il en vient a la conclusion que la solution reside dans une redefinition du concept d'identite pour qu'il devienne accessible a tous les citoyens, autant anciens que nouveaux. En fait, il s'agit de transiter de la nation homogene a la nation diversifiee ou un "elargissement du nous collectif en l'associant non plus aux Canadiens-fran=E7ais mais a l'ensemble de la francophonie quebecoise" (p. 63). Sur la scene nord-americaine, Bouchard verrait bien le Quebec jouer le role de francophonie dominante. Au risque de ranimer un concept a conotation federale, pourrions-nous alors considerer le Quebec comme le foyer principal de la francophonie nord-americaine et non plus seulement du Canada? Il y aurait alors double identite soit celle de societe distincte au Canada et foyer principal de la francophonie nord-americaine.
Comme Bouchard le souligne lui-meme, il apparait que le Quebec tente d'adopter un concept de multiculturalisme propre a ses realites nationales tout en se sentant mal a l'aise avec la notion du multiculturalisme canadien qui, avouons-le, semble evacuer progressivement la notion de peuples fondateurs au profit d'une nation dite multiculturelle et, peut-on le dire, multifondatrice. A la defense du Canada, pourrait-on supposer qu'un peu comme le Quebec, il tente simplement de gerer du mieux qu'il peut les nouvelles realites demographiques? La difference entre les deux situations reside dans la volonte du Quebec de preserver de maniere concrete, et non pas seulement theorique, la langue francaise dans son territoire. Ceux qui denigrent la loi 101, entre autres les Americains, oublient que des Etats comme la Californie tentent d'imposer l'usage de l'anglais de crainte de voir l'espagnol occuper encore plus de place dans la vie de tous les jours et dans les affaires de l'Etat.
Comment ne pas conclure sur cette premiere partie en ne parlant pas de souverainete? L'auteur me pardonnera si j'utilise les termes "argument souverainiste" pour designer sa these de l'echec du federalisme : "Preconiser la souverainete du Quebec c'est simplement reconnaitre l'incapacite -du federalisme - a accommoder les deux grandes communautes linguistiques anglophone et francophone, a les coller a une meme appartenance". (p. 76) Incapacite d'ailleurs constatee par les communautes acadiennes et francophones ailleurs au Canada, lesquelles - en raison d'une realite demographique et politique implacable -s'averent incapables de la denoncer au meme titre que la francophonie quebecoise - majoritaire dans un territoire defini.
Deux petites reserves sont a signaler au terme de cette premiere partie. Premierement, j'aurais aime une definition plus precise de Canadien-francais des le debut de l'ouvrage. Deuxiemement, la fete du 24 juin est-elle reellement celebree officiellement ailleurs qu'au Qu=E9bec? Elle est mentionnee, oui, mais pas forcement celebree. A titre d'exemple, les Acadiens celebrent le 15 aout et non le 24 juin. Par contre, ne faut-il pas voir la un exemple de la difficulte pour les francophones a travers le Canada de parler d'une meme voix? Nous avons chacun nos drapeaux, nos fetes, etc.
Je debute le survol de la deuxieme partie de l'ouvrage de Bouchard en contextualisant l'etat de sante de la discipline historique au Quebec. Par comparaison avec la situation canadienne, l'enseignement et la promotion de l'histoire au Quebec ne sont pas en crise. Au contraire, le Quebec est maintenant considere comme un chef de file dans ce domaine. Des questionnements proposes par Bouchard dans la deuxieme partie de son livre, j'ai surtout retenu le suivant : "une histoire nationale est-elle encore utile dans un contexte de mondialisation"?
Les arguments employes par Bouchard pour mousser la promotion de l'histoire sont probablement connus des historiens. Apres un survol de l'utilisation de l'histoire comme vehicule ideologique et politique, il defend l'histoire critique et objective et fait l'eloge de l'histoire sociale. Il suggere entre autres de placer l'histoire nationale dans un contexte universel pour en faire ressortir a la fois les particularites et les similitudes. La cle du succes d'une reecriture eventuelle de l'histoire quebecoise reposerait donc sur la distinction entre des valeurs de civilisation de portee universelle, des choix de societe a caractere collectif et des particularismes proprement dit. L'attention de l'historien porterait plus precisement sur "l'essor d'une petite collectivite, d'une nation francophone sur un continent anglophone, observee dans ses luttes et ses echecs, dans ses references territoriales changeantes, dans les tensions et les divisions de tous ordres qui la travaillent de l'interieur, dans les interactions, les rapports qu'elle entretient avec ses voisins, dans les representations qu'elle se donne d'elle-meme et des autres, dans les vocations qu'elle s'assigne en Amerique" (p. 127) Mais attention, la narration proposee doit etre concue et exprimee dans un langage qui convient a la science historique lorsqu'elle veut remplir une fonction civique et s'adresser =E0 l'ensemble d'une societe "pluraliste" (p. 139). Il faut en somme eviter de reecrire en "vase clos" l'histoire du Quebec et, pour ce faire, "ouvrir au maximum le cercle de la nation". Le Canadien-francais devient donc Quebecois au meme titre que les autres composantes ethniques du territoire.
Au terme de cette deuxi=E8me partie, quelques commentaires s'imposent. Lorsque l'auteur propose une etude des problemes relatifs au statut de minorite linquistique, ne faudrait-il pas que ce soit dans le contexte nord-americain afin que les minorites francophones hors-Quebec puissent y trouver leur compte dans une approche comparative? En fait, cette proposition pourrait constituer une sixieme composante aux cinq avancees par l'auteur lorsqu'il parle d'un nouveau paradigme pour l'histoire nationale du Quebec. En somme, aller encore plus loin que Yves Frenette (1) en integrant les communautes acadiennes; l'autre entite francophone distincte d'Amerique du Nord.
A un autre niveau, lorsque Bouchard deplore l'absence "d'une tradition historiographique vigoureuse ayant mis en forme et perpetue un regard critique sur la societe de la Nouvelle-France" il faut tout de meme savoir qu'a compter de la fin des annees 1960, un grand nombre d'historiens et d'etudiants gradues se sont tournes vers l'etude du 19e siecle et ont ouvert de grands chantiers de recherche s'appuyant sur les recensements de la periode 1851-1881 qui, peu a peu, n'etaient plus soumis a la regle d'acces de 100 ans. Virage qui a sans doute ralenti quelque peu l'evolution historiographique portant sur la Nouvelle-France. Quant a la place a faire aux Amerindiens dans l'histoire canadienne, on pourrait donner quelques exemples recents de syntheses d'histoire canadienne qui preconisent cette approche en consacrant au moins un chapitre aux premiers habitants du pays.(2)
Pour conclure sur une bonne note, tous les historiens, d'ou qu'ils soient, se rejouiront du fait que Bouchard profite de l'occasion pour parler de l'histoire en tant que discipline scientifique proprement dite. Ce livre doit donc etre lu puisqu'il nous donne la chance d'observer un historien mettant ses vastes connaissances au service d'un grand d=E9bat de soci=E9t=E9. Ce qui est beacoup moins rejouissant est le fait que le H-CANADA n'accepte pas les accents si necessaires a une redaction harmonieuse en francais! Est-ce la un autre compromis =E0 faire pour s'exprimer en fran=E7ais? Il me semble qu'il s'agit-la d'un priorit=E9 urgente.
Nicolas Landry Universit=E9 de Moncton a Shippagan
(1) Yves Frenette, _Breve histoire des Canadiens francais, Montreal, Boreal, 1998, 209 pages.
(2) Jacques-Paul Couturier, Un passe compose : Le Canada de 1850 a nos jours, Moncton, Editions d'Acadie, 1996, 418 pages.
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Nicolas Landry. Review of Bouchard, Gerard, La nation quebecoise au futur et au passe.
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