Christoph Bernhardt, Heinz Reif, eds. Sozialistische Städte zwischen Herrschaft und Selbstbehauptung: Kommunalpolitik, Stadtplanung und Alltag in der DDR. Stuttgart: Franz Steiner Verlag, 2009. 322 pp. EUR 62.00 (paper), ISBN 978-3-515-08763-6.
Reviewed by Chloe Voisin (Université de Lyon)
Published on H-Urban (March, 2012)
Commissioned by Alexander Vari (Marywood University)
Villes socialistes entre autonomie et domination: mise en perspective des politiques communales/Socialist Cities between Autonomy and Domination: Perspectives on Communal Politics
L’ouvrage Sozialistische Städte zwischen Herrschaft und Selbstbehauptung. Kommunalpolitik, Stadtplanung und Alltag in der DDR, dirigé par Christophe Bernhard et Heinz Reif, est placé sous la tutelle de deux instituts reconnus pour la qualité de leurs travaux sur l’histoire urbaine et notamment pour celle de la République Démocratique Allemande, le Technische Universität Berlin, Arbeitsstelle für europäische Stadtgeschichte, et l’Institut für Regionalentwicklung und Strukturplanung Erkner. Il se veut fondateur d’une nouvelle approche de la ville socialiste. Il continue en cela la démarche initiée par l’historienne Adelheid von Saldern avec ses recherches bien connues sur les mises en scène du pouvoir dans l’espace urbain.[1] Les auteurs partent en effet du constat que l’histoire de la RDA se concentrait jusqu’à présent sur trois objets principaux : les organes de l’Etat central ; l’histoire de la planification et de la construction des villes ; et enfin l’évolution de la RDA dans une perspective sinon strictement nationale du moins germano-allemande (comparaison RDA/RFA). Cette approche classique, si elle s’est avérée très fructueuse, ne permet pas, selon les auteurs, de comprendre la complexité des processus à l’œuvre dans la construction des villes en RDA. Pour cette raison, les auteurs de l’ouvrage proposent de revenir à l’échelle locale et d’ouvrir le champ de recherche à la comparaison avec des exemples tirés des autres pays socialistes. Trois pistes de recherche sont proposées et traitées à l’aide d’un article introductif et de plusieurs études de cas précises :
1ère Partie : L’analyse de la marge de manœuvre des villes prises entre les exigences de l’Etat central et celles des habitants.
2ème Partie : L’étude de la mise en application des modèles et théories de l’urbanisme socialiste dictés par l’Etat central à l’échelle locale et de leur contournement par les villes.
3ème Partie : L’analyse de l’influence du quotidien dans les processus de légitimation d’une part et dans ceux d’érosion du pouvoir d’autre part.
Avec cette triple approche, les auteurs s’attaquent à un vide dans la littérature concernant le rôle réel de l’échelon local dans la RDA: jusqu’à présent les ouvrages se sont concentrés avant tout sur la manière dont le système centralisateur de la RDA influençait les politiques communales, sans pourtant analyser les possibles marges de manœuvre des villes dans le traitement des affaires quotidiennes. En effet, les villes sous la RDA étaient un des derniers maillons du système centralisateur destiné à faire appliquer les directives de l’Etat aux différents échelons territoriaux. En plus d’être soumises à l’Etat, aux Bezirke[2] et aux Kreise[3] qui jouaient auprès des villes le rôle le plus important en leur attribuant leurs financements et en leur fixant les objectifs à poursuivre, la politique communale était soumise aux directives du Parti SED dont les membres étaient placés au sein des différents organismes décisionnaires (Kadernomenklatur). Les différentes contributions de cet ouvrage confirment d’ailleurs cette position de dépendance au pouvoir central en montrant que toutes les marges de manœuvre gagnées à l’échelon local ne pouvaient exister que tant que le pouvoir central ou le Parti voulaient bien les tolérer. Aucune ville ne pouvait ainsi se targuer d’avoir obtenu une relative autonomie de façon définitive. Cependant, l’ouvrage dirigé par C. Bernhard et H. Reif, en se saisissant des deux concepts d’Herrschaft (domination du pouvoir central) et de Selbstbehauptung (affirmation de soi), met en lumière des relations bien plus complexes entre pouvoir central et échelon local : non seulement les acteurs locaux se révèlent ne pas être que des pions aux mains du pouvoir, mais la domination du pouvoir central apparait également fortement dépendante du soutien de l’échelon local, à savoir surtout de la population, pour garantir le bon fonctionnement du système.
En effet, les différentes contributions démontrent la manière dont l’échelon local, incarné par la municipalité, le bureau municipal d’urbanisme, les architectes ou bien même la population, a réussi, malgré sa dépendance au pouvoir central, à jouer un rôle actif dans les politiques municipales et à influencer les plans décidés par l’Etat ou le Parti. Carsten Benke (« Am Ende der Hierarchie : Grenzen und Spielräume der Kommunalpolitik in der DDR – mit Beispielen aus der Indutriestadt Ludwigsfelde ») révèle la manière dont l’étonnante entente entre l’industrie locale, la municipalité et la population est parvenue à faire passer un projet de piscine de dimension égale à celle de la capitale du Kreis Halle, et cela en dépit de l’opposition du Kreis. Albrecht Wiesener (« Gestalten oder Verwalten ? Überlegungen zum Herrachsftsansrpruch und Selbstverständnis sozialistischer Kommunalpolitik im letzten Jahrzehnt der DDR »), quant à lui, montre la manière dont les habitants de Ludwigsfelde, en jouant sur les différents échelons du pouvoir, ont réussi à faire valoir leur mécontentement vis-à-vis de la politique d’abandon de la ville ancienne et à contraindre le pouvoir à construire plus de logements neufs et à rénover les logements anciens. Brigitte Raschke (« Visionen und Realitäten in der Entwicklung der Stadt Neubrandenburg »), avec l’exemple de Neubrandenburg, met à jour le combat de la municipalité et du Bezirk contre l’Etat pour développer cette ville sans aucune tradition industrielle selon un modèle contraire à celui prôné par l’Etat, celui d’une ville dont la croissance ne repose pas sur la croissance industrielle mais sur l’offre de logements. Enfin, Dagmara Jajesniak-Quast (« Ein lokaler « Rat für gegenseitige Wirtschaftshilfe » : Eisenhüttenstadt, Krakòw Nowa Huta und Ostrava Kunčice ») fait apparaître à partir de la comparaison entre Eisenhüttenstadt, Nowa Huta et Kunčice à quel point, dans les villes nouvelles industrielles, le combinat organisait le quotidien à l’échelle locale en fournissant logement, services et infrastructures culturelles et éducatives jusqu’à faire office de véritable organe de pouvoir.
« Le Socialisme sans relation est comme un capitalisme sans argent »[4] : cette expression que rapporte Adlheid von Saldern (« Alltage und öffentlichkeiten in DDR-Städten », p. 223) résume parfaitement un des fils directeurs de l’ensemble des contributions rassemblées, à savoir l’importance des réseaux informels et des interconnaissances. B. Raschke cite l’exemple du président du conseil du Bezirk Jendretzky qui a su faire appuyer ses visions pour Neubrandenburg auprès de l’Etat grâce à ses relations à Berlin dont Hans Henselmann, le célèbre architecte de la Stalinallee. De la même manière Ivan Nevzgodin (« Stadtplanung in sibirischen Städten nach 1945 »), à partir des exemples de la transformation des villes de Sibérie en grandes villes industrielles, nous permet de comprendre combien le fait de faire venir – et de faire rester – des experts renommés était primordial pour donner du poids à la ville dans les discussions avec l’Etat et s’assurer ainsi des financements. En effet, ce qui ressort de l’ensemble des contributions, et constitue l’un des grands intérêts de l’ouvrage, c’est l’importance de la maîtrise de la « grammaire socialiste » pour parvenir à influencer les projets du pouvoir central, et surtout la conscience des différents acteurs de l’existence de cette grammaire et des possibilités que sa maîtrise offrait – même chez les habitants. Ainsi A. Wiesener montre que les habitants ont réussi à faire passer leurs revendications notamment en rappelant au pouvoir que le droit de chacun à un logement décent faisait partie des principes les plus importants défendus par le Socialisme. Par ailleurs Frank Betker (« Ein Unikum im Zentralismus : die kommunalen Büros für Stadtplanung und ihre Handlungsspielräume »), dans une étude de micro-sociologie originale de la profession d’architecte-urbaniste, explique que les bureaux d’urbanisme, en dépit d’une culture urbanistique différente, voire opposée à celle du pouvoir central car toujours profondément marquée par des structures de pensées héritées du passé, sont pourtant parvenus à défendre leurs projets en convainquant les autorités centrales du prestige socialiste qu’ils apportaient à la République. L’une des contributions majeures de l’ouvrage réside dans l’explicitation, à partir d’études de cas approfondies, du rapport étroit entre procédures officielles et réseaux non officiels ainsi que celui entre rhétorique officielle et discours tenus hors des réunions officielles ou le double langage utilisé dans la sphère privée (A. von Saldern), qui pousse C. Bernardt et H. Reif à utiliser dans leur conclusion (« Zwischen Herrschaft und Selbstbehauptung. Ambivalenzen sozialistischer Stadtpolitik und Urbanität ») la figure de Janus, le Dieu à deux têtes, pour qualifier le système socialiste.
L’autre contribution majeure de l’ouvrage est de donner un nouvel éclairage sur l’urbanisme et l’architecture comme vecteurs de légitimation du pouvoir central. L’approche classique de l’étude de ces processus de légitimation du pouvoir est toutefois également représentée dans cet ouvrage dans l’article introductif à la 2ème partie de Thomas Wolfes (« Stadtentwicklung in der DDR und das Fallbeispiel Rostock zwischen 1945 und 1989/90 ») qui rappelle utilement les grands jalons des politiques urbanistiques de 1948 à 1990, tandis que Rüdiger Stutz (« Technopolis. Jena als Modellstadt der späten Ulbricht-Ära ») présente de façon complexe et très détaillée la transformation du centre-ville de Jena décidée par Ulbricht pour en faire une ville socialiste modèle et représentative d’une des industries phares de la RDA, la firme Zeiss. Cependant l’intérêt de ces études de cas réside surtout dans la mise à jour des phénomènes de concurrence entre les villes, alors même que le système prônait l’égalité de traitement pour toutes. En effet, en octroyant à certaines villes un statut particulier, que ce soit un statut administratif comme capitale de Bezirk (Jena cf. R. Stutz; Rostock, cf. T. Wolfes, Schwedt, cf. P. Springer) ou bien celui de siège d’une grande manifestation (Rostock et la Ostseewoche, cf. L. Seegers) ou de vitrine du régime (Rostock, Leipzig), le pouvoir central garantissait également à ces villes des financements plus conséquents, un achèvement plus rapide des travaux, un soin particulier apporté aux opérations urbaines et surtout un approvisionnement et des équipements beaucoup plus importants que dans le reste de la République. L’octroi de ces privilèges était très apprécié des villes et appuyait fortement les processus de légitimation du pouvoir comme le montre la fierté des habitants dont parlent T. Wolfes à propos du nouveau centre-ville de Rostock dont l’architecture a été particulièrement soignée ainsi que Philip Springer (« « Ordentlich was kaufen können ». Die Bedeutung des Konsums für Herrschaftslegitimation, städtisches Selbstverständnis und Alltag am Beispiel von Schwedt/Oder ») à propos des nouveaux centres commerciaux parmi les plus modernes de la RDA offerts à Schwedt et Lu Seegers (« Alltags- und Festkultur in der DDR der 1960er Jahre ») à propos des grandes fêtes organisées par le pouvoir. Pourtant, si ces privilèges ont indéniablement contribué à stabiliser le système en favorisant l’identification des habitants avec leur ville, et, au-delà, avec le régime, les articles rassemblés montrent de façon très intéressante qu’ils ont pu au contraire, surtout à partir des années 1980, participer à saper les bases de cette confiance dans le système. La question de la temporalité est ici centrale : le régime socialiste, dès 1948, mit en place une propagande importante visant à faire accepter à la population les privations quotidiennes en lui promettant un avenir meilleur. Ce régime d’attente commence cependant à s’essouffler au milieu des années 1960 et dès le début des années 1980 la propagande ne convainc plus personne. C’est ce que montre P. Springer en étudiant les expressions de mécontentement croissantes au sein de la population de Schwedt à propos de l’approvisionnement trop limité en biens de consommation, alors même que Schwedt faisait partie des villes les mieux approvisionnées de la RDA. Cependant, cet approvisionnement n’augmentant pas avec le temps ni avec les ressources des habitants, la foi en un futur meilleur, et par conséquent le soutien de la population au régime, ont fini par s’éroder. L. Seegers évoque un phénomène semblable en rapportant les témoignages d’habitants de Rostock, ravis des festivités de la Ostseewoche qui signifiaient l’apparition dans les magasins de produits introuvables le reste de l’année, mais pourtant déçus car ce faste leur faisait voir avec d’autant plus de force les pénuries du quotidien. L’exemple de Nowa Huta développé par Łukasz Stanek (« Die Produktion des städtischen Raums durch massenmediale Erzählpraktiken : der Fall Nowa Huta ») montre l’échec d’une représentation univoque attachée à la ville comme l’aurait voulu la propagande avec au contraire une multiplication des représentations en fonction la sensibilité politique ou de l’expérience quotidienne de chacun, aussi bien avant qu’après 1989. C’est la grande force des études du quotidien que de montrer que la légitimité d’un régime ne se joue pas uniquement sur des actions de prestige mais aussi dans la gestion du quotidien et à l’échelle locale sinon à celle de chaque individu.
Sozialistische Städte zwischen Herrschaft und Selbstbehauptung n’est donc pas un ouvrage de synthèse, mais bien un ouvrage de recherche qui ouvre de nouvelles voies de compréhension des politiques urbaines à l’échelle locale. Pour cette raison, il est relativement difficile d’approche pour le néophyte en histoire de la RDA ou des pays socialistes. Cette complexité est par ailleurs renforcée, de notre point de vue français, par l’absence d’explicitation de certaines notions ou d’enjeux, justifiée par le fait que l’ouvrage s’adresse surtout à un public allemand : notamment, une mise en perspective plus importante du changement radical de statut qu’ont subi les villes allemandes sous la RDA en perdant leur traditionnelle grande autonomie communale aurait été la bienvenue afin de prendre la mesure de ce que ce changement ainsi que celui de 1990 ont signifié pour les acteurs locaux. Toutefois, l’ouvrage offre une lecture stimulante et variée, à conseiller pour tous ceux s’intéressant à la construction de la ville socialiste.
Notes
[1]. Adelheid von Saldern, ed., Inszenierte Einigkeit. Herrschaftsrepräsentation in DDR-Städten (Stuttgart: Franz Steiner Verlag, 2003).
[2]. En 1952, les 5 régions (Länder) furent réorganisées en 14 districts (Bezirke).
[3]. Le troisième échelon hiérarchique est formé par les cantons (Kreise).
[4]. D’abord cité dans Wenzel Müller, Leben in der Platte: Alltagskultur der DDR der 70er und 80er Jahre (Vienne: Österreichisches Museum für Volkskunde, 1990).
English summary
Although the book edited by Christoph Bernhardt and Heinz Reif is not easy to read, it is a great achievement that challenges the classic macro-historical approach to the history of the German Democratic Republic. This study of East German cities and their relations with central governments also compares these cities to others in Poland, Czechoslovakia, and the Soviet Union (e.g., L. Stanek and D. Jajesniak-Quast’s studies on the cases of Krakòw Nowa Huta and Ostrava Kunčice, and I. Nevzgodin’s chapter on Siberian cities). The researchers selected three axes for their analysis: the limits of local authorities’ agency, caught as they were between the demands of the central government and those of their inhabitants; the implementation of decisions made by the central government as well as their possible bypassing; and last, the influence of everyday life in the process of legitimation and erosion of power. The authors confirm the cities’ dependence on the central government but stress that this relationship does not preclude spaces for agency won by cities--as long as the central government tolerates them (see T. Wolfes and R. Stütz’s discussion of Rostock and Jena, and C. Benke and B. Raschke’s examination of industrial cities such as Ludwigsfelde and Neubrandenburg). The contributors to this edition also stress another type of dependency, illustrated by the crucial relationship between the central government and the population that confirms its legitimacy. They refer to the concepts of Herrschaft (the authority of the central government) and local Selbstbehauptung (self-assertion). This book represents an important contribution to the history of East Germany by offering a new interpretation of the people’s role in seizing the opportunity--however limited--to put pressure on the central government and to remind it of its ideological commitments. The specific details of the analysis and the importance given to everyday life represent the greatest contribution of this book, which offers a new understanding of power relations as exercised at central and local levels in the German Democratic Republic.
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Citation:
Chloe Voisin. Review of Bernhardt, Christoph; Reif, Heinz, eds., Sozialistische Städte zwischen Herrschaft und Selbstbehauptung: Kommunalpolitik, Stadtplanung und Alltag in der DDR.
H-Urban, H-Net Reviews.
March, 2012.
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