Kevin Lynch. L'image de la citÖ©. Paris: Dunod, 1969. 222 p. ISBN 978-2-04-000494-1.
Reviewed by Claudia Renau
Published on (September, 1998)
La geographie s'est nourrie a partir des annees 1960 des disciplines connexes qui ont enrichi ses methodes et ses approches. La "psychosociologie" de l'espace, traitant d'echelles plus domestiques que n'en avait l'habitude la geographie, a voulu etudier les representations mentales de ses habitants. Dans ce champ de recherche, on peut citer E.T. Hall (La dimension cachee, 1971), mais aussi P. Gould (Les cartes mentales) et Kevin Lynch.
I- L'image de l'environnement
Ce livre examine les qualites visuelles de la ville americaine en en etudiant la representation mentale chez ses habitants. L'une de ces qualites est la lisibilite.
La lisibilite
C'est la clarte du paysage, la facilite d'identifier les elements de la ville et de les structurer en schema coherent. Cette clarte permet de s'orienter, grace aux indications sensorielles et aux souvenirs, assurant ainsi la "securite emotive" des habitants. De plus, elle fournit du sens, en permettant l'elaboration de symboles et de souvenirs collectifs.
Certes, le cerveau peut s'adapter au desordre--mais au prix d'efforts importants. Certes, on peut aimer le labyrinthe ou la surprise--mais uniquement s'ils sont circonscrits dans un ensemble visible. Enfin, nous ne cherchons pas un ordre definitivement ordonne, mais un ordre capable d'evolution (p. 3).
Batir l'image
Les images sont le resultat d'une interaction, d'un va-et-vient entre le milieu et l'observateur, qui reconnaît facilement les objets familiers et les objets imposants. La tache des urbanistes consistant a modeler un espace destine a de nombreux habitants, c'est l'image collective qui les interessent (p. 7).
Structure et identite
Les trois composantes de l'image mentale consistent en : son identite (ce qui fait qu'on la reconnaît), sa structure (la relation spatiale de l'objet avec l'observateur) et sa signification pratique ou emotive: cependant la signification d'une ville etant tres diverse, il vaut mieux la laisser se developper sans la guider.
L'image qui sert a orienter doit etre claire, complete (permettant ainsi des choix differents d'action), ouverte (s'adaptant aux individus) et communicable (p. 9).
L'imagibilite (ou lisibilite, ou visibilite)
C'est la qualite d'un objet qui provoque de fortes images, grace a la continuite de sa structure et a la clarte de ses elements, plus necessaires que d'autres proprietes comme l'agrement des sens.
Pour renforcer l'image, on peut utiliser des moyens symboliques, comme les cartes, mais ces moyens sont precaires. On peut aussi exercer l'observateur a mieux percevoir la realite, notamment a l'echelle nouvelle de la region urbaine. Enfin, on peut agir sur la forme de l'environnement (p. 11).
II- Trois villes
Le travail de l'auteur a consiste a comparer l'image collective de trois villes (elaboree par des entretiens) a la realite des formes urbaines (determinees par enquete sur le terrain), pour en degager quelques principes de composition urbaine.
Boston
Les analyses ont permis d'identifier plusieurs problemes de l'image de la peninsule centrale, comme la confusion de la forme du jardin central, le caractere flou de la direction de certaines rues et de la voirie en general. En revanche, les quartiers ont du caractere et se reconnaissent, mais leur structure n'est pas claire--alors qu'aux Etats-Unis c'est habituellement l'inverse (p. 20).
Jersey-City
Situee entre Newark et New-York, c'est une ville fragmentee par les coupures des voies de communication, par la segregation sociale et raciale. La ville n'a pas de centre, et plus generalement pas de caractere : ainsi, les habitants ont peu de points de reperes (ils decrivent au moyen des noms de rue, des enseignes, et non de formes reconnaissables) (p. 29).
Los Angeles
C'est l'un des CBD qui a ete etudie : son image est relativement indifferenciee, en raison de son plan quadrille ou les rues se confondent, des frequents changements d'activites et des reconstructions du cadre bati. Cependant certains points de repere tres caracterises visuellement existent, tels Persching square ou ces batiments eleves, en fond de perspective, qui permettent de conserver facilement sa direction.
En revanche, l'imagibilite a l'echelle de l'agglomeration est bonne grace a des elements structurants comme l'ocean. Les autoroutes, palpitantes et epuisantes, sont a la fois structurantes et difficiles a rattacher au reste de la ville (p. 37).
Themes communs
Les habitants accordent de l'importance aux panoramas (qui relient les elements disperses de la ville), aux particularites du paysage (notamment la vegetation), au systeme viaire, aux classes sociales, a l'age des constructions. Les descriptions sont souvent fondees sur le contraste entre chaque element et l'ensemble (p. 50).
III- L'image de la ville et ses elements
Notre attention porte sur le role de la forme dans l'imagibilite d'une ville, meme si l'imagibilite peut etre influencee par la signification, la fonction, l'histoire du quartier... Les formes physiques d'une ville peuvent etre classees en cinq elements:
Les voies
C'est le reseau des voies qui permet d'apprehender la ville et d'en relier les elements: d'ou leur importance pour les habitants connaissant assez bien la ville.
Les voies se particularisent par les activites qui les bordent, par leur largeur (a laquelle on associe "rue principale") ou leur etroitesse, par les caracteristiques des façades ou de la vegetation. L'imagibilite des voies s'accroît grace a plusieurs qualites: . leur continuite, par la continuite de la chaussee, de la largeur, du nom . leur direction : la pente, des gradients d'intensite d'utilisation ou d'anciennete, un batiment typique d'un cote, etc. permettent de se rendre compte de la direction qu'on a prise. Il est important aussi que les extremites (l'origine et la destination) soient nettes, par exemple grace a la presence d'un batiment dans l'axe visuel. C'est la cloture visuelle. . leur etalonnage : des points de repere permettent de se situer le long de la voie . leur caractere en ligne, c'est-a-dire rapporte clairement au reste de la voirie. Ce n'est pas le cas a Boston ou certaines rues paralleles deviennent perpendiculaires, ni a la sortie des autoroutes en tranchees ou des stations de metro. Les intersections, importantes car la se prennent les decisions d'orientation, doivent etre facilement comprises--surtout lorsqu'elles font se croiser plus de 4 voies--c'est rarement le cas des echangeurs autoroutiers. (p. 57).
Les limites
Les plus fortes de ces frontieres entre deux quartiers, sont les limites visibles, continues, impenetrables: telles sont les rivieres, les fronts de mer ou de lac (comme a Chicago), limites liquides donnant des references directionnelles et laterales. Les limites sont souvent aussi des voies: certaines sont des coutures qui reunissent deux quartiers et rassemblent les habitants. Les voies ferrees surelevees sont des limites aeriennes qui pourraient servir a s'orienter efficacement, grace a la direction qu'elles indiquent (p. 72).
Les quartiers
Un quartier est determine par l'existence de plusieurs caracteres distinctifs relevant du type de bati, de decoration, d'activites, de classes sociales et de "races" (surtout a Jersey-City). A Boston, c'est la "force thematique" des differents quartiers qui constitue l'element fondamental de l'image de la ville, suppleant l'absence de clarte de la voirie et assurant le bien-etre des gens (p. 77).
Les noeuds
Ce sont des jonctions de voies ou l'on doit prendre des decisions (de direction notamment, mais aussi de mode de transport : ainsi les stations de metro, les gares sont des n^Üuds), contrainte qui rend les voyageurs plus attentifs (et donc plus sensibles a ce qui est place la). La force de l'impression visuelle faite par les n^Üud depend de la vigueur de leur forme, de la clarte des liaisons entre les differentes voies et de la particularite des batiments qui sont la (la place Saint-Marc etant un exemple parfait) (p. 85).
Les points de repere
Ce sont des references simples, qui permettent aux habitues de la ville de se guider. Ils se presentent en "grappes", un detail cle en faisant anticiper un autre: la reconnaissance de ces indications assure efficacite fonctionnelle (on se repere) et securite emotionnelle (on est rassure).
La singularite d'un point de repere est donnee par une forme claire, un contraste avec l'arriere plan (le point de repere est propre dans une ville sale, neuf dans une ville ancienne etc), une localisation qui ressort (a cause de la grande taille, du contraste local: un batiment en retrait par exemple) (p. 92).
Relations avec les elements
Les differents elements peuvent se renforcer ou se detruire (par exemple une grande rue desarticule un quartier en le transperçant): mais tous agissent ensemble pour produire une image, a l'echelle du quartier en general (p. 97).
L'image changeante
Les images different selon l'echelle--l'ideal etant que des relations existent entre les differents niveaux (qu'un immeuble soit reconnaissable de loin comme de pres)--le point de vue, le moment ... L'image se developpe a partir des grandes voies, puis se modifie lorsque l'environnement devient familier (et meme alors, on simplifie l'image comme en la caricaturant). Mais une certaine continuite de l'image est importante lorsque la ville se transforme (p. 100).
La qualite de l'image
Une image forte est une image riche de details et de sensations concretes, offrant une structure complete et continue : c'est-a-dire que toutes les parties de la ville sont fermement et clairement liees, rendant les deplacements faciles et libres (alors qu'au debut, le manque de connaissances precises de la ville rend l'image decousue) (p. 102).
IV- La forme de la ville
La forme d'une ville doit rester partiellement non engagee, non specialisee, afin de laisser aux citadins la possibilite de lui insuffler leurs propres significations. Cependant, l'environnement doit etre organise de maniere visible et reconnaissable, comme c'est le cas a Florence, grace a l'evidence de son passe, a la vue sur les collines de Toscane, au repere central de la coupole. S'il est rare de trouver des villes entierement douees d'imagibilite (a cause de leurs peripheries informes), certains lieux naturels donnent une impression de forte localite a grande echelle (p. 106).
Modeler les voies
Il faut une hierarchie visuelle : les voies importantes doivent pouvoir se differencier par leurs qualites particulieres d'activites, revetements, plantations, façades ... Il faut egalement de la clarte visuelle: au moyen de la continuite de la voie, de la clarte directionnelle (sinon l'ambiguite de l'orientation est deroutante), de l'impression de progression vers une destination (par des gradients de pente, de couleurs, de densite de foule...), de l'etalonnage de la voie (par des points de reperes, des changements de largeur). Alors le trajet prend une signification.
D'autres particularites sont importantes, telles la largeur du champ visuel, telles les qualites "kinesthetiques," celles qui donnent une impression de mouvement (dans un virage ou une montee). Le trace des intersections, strategiques, doit etre clairement exprime (p. 111).
Modeler les autres elements
Les limites. Pour augmenter la visibilite d'une limite, il est utile d'en rendre la forme continue, d'en differencier les deux cotes (par des materiaux, des plantations contrastes), d'en augmenter son accessibilite et son utilisation, par exemple en ouvrant un front de mer a la circulation.
Les points de repere. Pour accroître leur force, on peut controler leur contraste avec le contexte (limiter la hauteur sauf pour un batiment), les grouper pour les renforcer mutuellement, les mettre la ou l'attention perceptive est la plus grande (aux noeuds, a hauteur de vue), les disposer en sequence continue pour rendre le trajet confortable, etc.
Les noeuds. Un noeud est d'autant plus fort que sa forme est claire, qu'il contient du mobilier urbain, qu'il coïncide avec un point de decision de circulation, que sa presence est signalee dans les quartiers avoisinants.
Les quartiers. Zone rendue homogene par l'unite de trois ou quatre caracteristiques spatiales ou architecturales, un quartier est renforce par l'unite sociale, par la nettete des frontieres (p. 116).
Les qualites de la forme
Quelles categories utiliser dans la composition urbaine?
1. La singularite ou clarte de la silhouette, grace a la nettete des frontieres, la cloture des espaces, le contraste. 2. La simplicite de la forme. De toutes façons, l'observateur distordra les realites complexes pour en faire des formes simples. 3. La continuite d'une limite, d'intervalles rythmes, de materiaux, d'enseignes, aide a percevoir une realite complexe. 4. La dominance d'une tour, d'une activite, etc permet de simplifier l'image. 5. La clarte des liaisons, qui sont strategiques. 6. La differenciation directionnelle qui permet de faire sentir par exemple ou est le centre ville par rapport a la mer ... 7. Le champ visuel, c'est-a-dire la portee de la vision, est augmente par des panoramas, des chevauchements de batiments etc. 8. La conscience du mouvement, par la mise en valeur des pentes, courbes, qui permettent de structurer la ville puisque c'est en mouvement qu'on ressent la ville. 9. Les series temporelles, perçues dans le temps telles des series de points de repere "de nature melodique". 10. Les denominations et significations, caracteristiques non physiques qui peuvent renforcer l'identite. (p. 123)
L'impression d'ensemble
Il faut certes une continuite dans l'espace et dans le temps (un dome tant visible de jour que de nuit, mais aussi des points de reperes qui subsistent lorsque la ville se transforme). Cependant, la ville doit egalement etre diverse. En effet, les singularites et les contrastes procurent du plaisir, notamment aux familiers de la ville; de plus, une ville doit aussi etre un stimulus pour de nouvelles explorations; enfin, les habitants sont divers et chacun doit pouvoir batir sa propre image. Ainsi, les formes ne doivent pas etre trop rigidement specialisees, mais rester malleables et flexibles (p. 127).
La forme des metropoles
La taille croissante des regions metropolitaines pose des problemes nouveaux de composition. Deux techniques sont possibles, basees sur la hierarchie des elements, en prevoyant par exemple des noeuds principaux et des noeuds secondaires (mais cette organisation n'est-elle pas une negation du caractere libre et complexe des liens dans une ville?); sur la predominance d'un ou deux elements (comme un grand fleuve). Une nouvelle methode consisterait a repartir des series d'evenements le long des voies du reseau de circulation : cependant, ces sequences doivent rester coherentes quel que soit le sens du parcours, et elles doivent pouvoir etre interrompues, ce qui rend leur realisation complexe voire impossible (p. 131).
La methode de composition L'urbaniste est amene a recomposer l'environnement existant (pour en decouvrir et renforcer l'image), et de plus en plus, a composer les extensions suburbaines, a une echelle spatiale et temporelle entierement nouvelle. Ainsi l'urbanisme volontaire--"manipulation deliberee du monde a des fins sensorielles"--prend-il une importance croissante.
Ces (re)modelages devraient etre guides par un plan visuel, recueil de recommandations preparees par l'analyse de la forme et de l'image de la ville, et basees sur le developpement des cinq elements. Ce plan devrait etre incorpore dans les documents de planification habituels. Le but final etant la qualite des images (et non la forme materielle), il faudrait apprendre aux habitants a regarder leur ville, par des promenades ; l'embellissement lui-meme rend les habitants plus attentifs et les pousse a agir sur leur monde (p. 135).
V- Une nouvelle echelle
Cette nouvelle echelle est celle de la metropole qui s'etend de plus en plus en raison de la vitesse des deplacements et des nouvelles constructions. Pour que l'environnement en soit agreable, il faut que sa structure soit claire et son identite frappante, chargee de poesie et de symbolisme. L'impression d'endroit remarquable rehausse les activites qui s'y exercent (p. 139).
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Citation:
Claudia Renau. Review of Lynch, Kevin, L'image de la citÖ©.
H-Net Reviews.
September, 1998.
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